Kevin Love et l’amour des statistiques

En sciences sociales comme en sport, les statistiques sont importantes. Elles ne disent pourtant pas tout de l’objet observé se contentant d’en livrer un portrait sujet à interprétation.

Plus que tous autres sports, les sports américains sont friands de statistiques. Des Hall of Fame (les temples de la renommée) sont mis en place, firmaments sportifs au sein desquels sont accueillis les plus méritants des représentants de la grosse balle orange, de la petite balle blanche et du casque à grille, et les statistiques ne sont pas les dernières à fournir aux héros leurs lettres de gloire.

De la statistique en basket

Dans le monde du basket, les 50 points de moyenne de Wilt Chamberlain en 1962, le triple double de moyenne d’Oscar Robertson la même année ((C’est à dire le fait de cumuler plus de 10 unités dans 3 catégories statistiques différentes, exploit unique dans l’histoire du basket)) sans d’ailleurs que l’un ou l’autre ne soient élu meilleur joueur(!!!), les 30,1 pts par match de Michael Jordan sont autant de standards que les générations actuelles tentent de tutoyer, une poignée d’élus rêvant même tout haut de les remiser au rang de souvenirs.

Pourtant chaque série statistique pose question. Si les conditions de leur recollement ne pose désormais plus de problèmes logistiques majeurs, c’est la mise en perspective des exploits qu’elles reflètent qui reste sujet à controverse.

Un exemple parmi tant d’autres éclaircira le propos. Par un soir de mai 1962, Wilt Chamberlain, dans un moment d’euphorie unique (notamment aux lancers francs) atteint la barre magique des 100 points.

22 janvier 2006, Kobe Bryant dans un numéro de soliste dont il a le secret éreinte les deux, trois défenseurs proposés par les Raptors de Toronto pour atteindre la barre dantesque des 81 points.

Statistiquement, la performance pure la plus aboutie demeure celle de WC . Néanmoins,  si nous faisons l’effort de la remettre dans une perspective historique, en réintégrant les différences morphologiques dont bénéficiait WC (2.17m ce n’était pas courant en 1962, 1.98m en 2010 c’est très banal), en mettant en perspective les qualités physiques des défenseurs (pas un seul joueur des Knicks ne dépassait les 2.08m soit 8 cm de moins que Wilt), la typologie et le nombre de shoots rentrés (63 tentés par WC, 46 par KB) et l’intensité des matchs, la différence serait à mon sens plus favorable à KB.

Et alors? Et alors cela pose la question de la pérennité des statistiques lorsque leur contexte n’est pas renseigné, lorsqu’elles deviennent, hors sol, une référence absolue à laquelle on se raccroche, que l’on utilise à des fins de manipulation publique voire politique.

Et Kevin Love dans tout ça me direz vous?

Ce très bon joueur de Minnesota (à la taille somme tout assez commune de 2.08m) est parvenu à arracher 31 rebonds pour aller avec ses 31 points contre les NY Knicks. Le premier match à 30pts-30 rbs depuis 1982 !!! Les américains sont friands de ce type d’exploits qu’ils ancrent volontiers dans la légende sportive. Mais comme toute marque précise elle porte en elle le caractère exclusif et limitatif de sa propre représentativité. Depuis 1982, 9 joueurs ont en effet réussi des matches à 40pts-20rbs, voir 50pts-25rbs et même un 61pts-23 rbs.

Aucun de ces joueurs ne pourra prétendre au statut du 30-30, mais pourra arguer de son propre statut de 50-25.

Les statistiques ne disent pas si les 30-30 sont plus favorables que les 40-20. Elles disent l’exclusivité de chacune, sans révéler l’influence historique, le contexte de la réalisation et sans fixer de standard définitif.

Elles portent en elle le caractère exceptionnel mais sans rien dire de plus. C’est déjà beaucoup, mais ce n’est pas suffisant pour décider, par exemple,  s’il vaut mieux réaliser cette performance seul ou à 3.

Une telle prise de position serait stupide et dépourvue de sens, c’est pourtant ce que font nos dirigeants chaque jour en justifiant des politiques publiques sur le fondement de sondages.

Stupéfiant non?

De l’insondable complexité de l’âme humaine appliquée au sandwich en triangle

Prenez deux tranches de pain complet, c’est meilleur pour la santé, une tomate, préférez les « andines cornues » charnues, goûteuses et pas aqueuses comme les tomates espagnoles de milieu d’hiver, quelques rondelles d’oignons, une tranche de jambon, de Bayonne tant qu’à faire, un beurre demi-sel et une tranche de salade.

Vous voilà fin prêt(e) pour composer un sandwich équilibré, savoureux et pratique à emporter.

Si vous n’avez pas le temps de la slow food, empoignez 3.45€ et tendez les à votre caissière préférée. Si vous n’aimez pas les gens, vous pouvez aussi choisir ces anonymes caisses enregistreuses à scan manuel lesquelles ne vous gratifieront pas de ce regard plein de jugement qui dit « des calories, direct dans la bedaine mon bon monsieur ».

Jusque là vous pouvez imaginer que l’insondable complexité de l’âme humaine n’est que difficilement palpable et vous êtes légitimement en train de songer à vous faire rembourser votre venue sur ce site. Lequel est d’accès gratuit, ne pleurez pas, le client est roi mais rien ne lui sera remboursé sur ce coup là.

Bref.

Jeudi midi, ligne H en direction de Pontoise, un homme pose son séant sur la banquette confortable d’un petit gris, juste en face de moi. Dans sa main, un sandwich triangle dans sa petite boite plastique. La civilisation part peut être en cacahouète mais l’occident chrétien a quand même produit ce modèle de praticité qu’est le sandwich triangle dans sa boite plastique. Une opercule à soulever, une saisie simplifiée par la densité dudit triangle, la sauce faisant habituellement office de ciment à la chaux entre la tranche de jambon et le morceau de gruyère, et même une assiette ramasse miette en forme de triangle (la boite).

Que pensez vous qu’il advint ?

Le monsieur, d’un certain âge mais pas assez âgé pour laisser deviner les premiers stigmates d’un alhzeimer précoce, ouvre l’opercule à moitié. Vous me direz qu’il fait preuve d’une prudence peu commune, si le jambon était encore vivant, cela limite fort raisonnablement le risque de se voir étouffer par une attaque fulgurante.

Mais si les concepteurs de la boite en plastique – dont on devine qu’ils sont des excellents designers de produit – ont prévu une ouverture totale, c’est à l’évidence qu’il est extrêmement complexe de sortir un sandwich en entier d’une ouverture encore à moitié condamnée.

Ce gentil monsieur – qui commençait sérieusement à m’intriguer – s’évertua pourtant à tenter d’extraire son sandwich par ladite demi-ouverture et n’arriva malgré tous ses louables efforts, qu’à le mettre en pièce, se collant de la mayonnaise partout sur les doigts et s’essuyant ensuite dans sa chemise.

Loin de moi l’idée de juger négativement la constance et la générosité dans l’effort dont a fait preuve mon voisin, je trouve particulièrement estimable le fait de ne pas se décourager.

Mais entre nous, par quels détours sournois de l’esprit en est-on arrivé à une situation où un objet-aliment prévu pour être le summum du pratique s’est retrouvé, avec méthode et acharnement, détourné de sa destinée pour finalement se voir privé de son essence même ? Son essence étant d’être pratique, pour le conatus gustatif vous auriez choisi le sandwich « home made » au Bayonne. Ce qui ne dit pas si Spinoza aurait préféré le Bayonne ou le Parme.