Faites l’expérience suivante : Demandez autour de vous ce qui constitue pour vos interlocuteurs le stade ultime de la confiance en l’autre. Vous aurez une multitude de réponses, toutes légitimes puisqu’elles expriment, à des degrés divers, la faculté de lâcher-prise qu’entretient une personne avec son environnement. Tout est question de processus cognitif complexe nourrit par une histoire personnelle forcément unique.

Pour une collectivité, une personne publique en général, il en va légèrement différemment, quoique.

Une collectivité locale, comme corps social, produit, exsude par tous ses pores, un bien public, collectif. C’est à la fois le cadre de son action, le fondement de sa légitimité et la limite de ses compétences. Une collectivité ne produit pas de biens ou de services commerciaux, sauf carence grave et pérenne de l’initiative privée. Une collectivité répond à un besoin, fût-il non exprimé, fût-il projeté. Une collectivité vit par et pour le service public, largement entendu.

La contrepartie de ce « dévouement » est parfois une tentation abandonner l’ascétisme d’action pour une prodigalité réglementaire, poussant parfois assez loin les leviers de ses prérogatives de puissance publique.

Dans le cadre de son action la contrainte qu’elle applique parfois pourrait défier l’imagination des moins réfractaires à l’autorité. Qui d’autre peut en effet qualifier un espace, lui attribuer une finalité, en définir la réglementation d’usage et en assurer la police sans avoir de compte à rendre à personne, si ce n’est une personne publique?

Un Plan Local d’Urbanisme par exemple et par excellence, peut vous contraindre à peindre votre maison d’une certaine couleur, vous obliger à choisir les matériaux, la forme, la hauteur, l’emplacement et même la taille de votre habitation. Et l’on voudrait imaginer que la propriété privée est un droit d’exercice souverain.

Le droit d’interrogation

En contrepartie de ce pouvoir exorbitant (au sens juridique du terme), la personne publique doit, à mon sens, tolérer un certain nombre de comportements de la part de ses citoyens. Au rang desquelles, la liberté de chacun d’interroger sa pratique, d’étudier les méthodes et les modalités de production des services  qui, rappelons le, lui confère un pouvoir que le péquin normal à tendance non sarkozienne ne pourrait pas imaginer détenir.

La question n’est donc pas de s’exposer inutilement à l’avanie populaire mais d’établir un équilibre subtil entre liberté et responsabilité. Et cela ne coule pas de source, fût-elle démocratique. Dans une lutte désormais séculaire, la légitimité populaire tend toujours, dans un rapport de circonspection matinée de fierté, à s’opposer à la légitimité élective. Elle s’oppose quand la seconde n’est ni assez sûre d’elle, ni assez  confiante dans ses concitoyens pour accepter de partager la tâche incommensurable de répondre aux besoins collectifs de la communauté locale ou nationale.

Un élu peut légitimement s’estimer oint de l’onction populaire. Et les choses étant ce qu’elles sont (ou plutôt la constitution étant ce qu’elle est), les mandats dit impératifs sont interdits. Pas un citoyen lambda pour venir vous casser les noix légitimement en vous insultant, cordialement, parceque vous n’avez pas fait ce QU’IL (ou ELLE ne soyons pas phallocrate) désirait ardemment au point d’en oublier la plus élémentaire politesse. La vision de l’intérêt général d’un élu se substitue ainsi à la fièvreuse et passionnée recherche de l’intérêt particulier exprimé par chacun.

Est-ce pour autant qu’il faut refuser au malotru le droit de regard légitime auquel il peut prétendre? La Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen (DDHC pour les intimes en bonnet phrygien) ne dispose t-elle pas en effet (dans son article 15)

La société a le droit de demander compte à tout Agent public de son administration

Autrement raconté, si les mandats sont représentatifs, l’oeil critique, lui, est offert avec la carte électorale et même plus largement à tous ceux qui font société.

C’est ainsi qu’est né et a prospéré le concept de participitude ou démocratie participative.

La participitude

Pensé, conçu, et mis en oeuvre sur le mode « démocratie de complément », il faut aujourd’hui reconnaitre que les modalités pratiques et la profondeur du dispositif sont particulièrement hétérogènes. Si certain(e)s s’en sont fait(e) les thuriféraires auto-désigné(e), d’autres appliquent avec une précautionneuse parcimonie les outils de cette démocratie directe ou parallèle. La relation qui se noue entre l’institution et l’organe de représentation « publique » est par ailleurs extrêmement ambigu et les sociologues identifient assez clairement le hiatus auquel sont confrontés ces représentants bis.

Souvent issus du monde associatif au sens large (associations diverses et variées mais aussi co-propriétaires) la représentativité des structures ou des personnalités tient bien souvent à leur surface de visibilité publique. Elle se maintien assez aisément dès lors que leur rôle se cantonne à faire remonter le pouls de la société civile, car c’est la position de courroie de transmission qui leur confère leur position sociale. Mais à mesure que ces instances souhaitent être plus intimement et formellement associés à la gestion des affaires publiques, se mettent en place des stratégies qui aboutissent généralement à une distanciation vis à vis de la « base » qui pourtant leur assure leur représentativité non élective. C’est le sens notamment d’une étude menée par Nora Semmoud dans le cadre polonais de Nowa Huta.

Associer sans étouffer, concilier la nécessaire et légitime interrogation des politiques publiques et la nécessité de maintenir la légitimité des acteurs publics sans laquelle il n’y aurait plus de vie sociale tenable, telle est la gageure des collectivités locales.

La réponse a cette problématique est à la fois simple et extrêmement complexe. Complexe et non compliquée, puisque c’est par la combinaison de trois facteurs que cela est désormais possible.

Tout est affaire de confiance

Tout d’abord la confiance en ses propres moyens. Une personne publique produit du service public, du bien collectif. Présumer qu’elle ne le rend pas au meilleur prix et pas selon les modalités les plus adéquates ne discrédite pas mécaniquement ni la finalité, ni les résultats atteints. Cela laisse au contraire à penser que des marges existent pour améliorer encore le SP et légitimer parallèlement l’intervention de la collectivité. C’est à dessein que j’utilise de l’intervention et non pas de l’action.

Ensuite la confiance accordées aux partenaires. La relation qui se noue avec les observateurs-acteurs doit s’établir en misant sur la capacité des personnes extérieures à être digne de la confiance que l’on place en eux. Il ne s’agit pas de naïveté ou au contraire de calcul bassement politique ni même d’affichage de façade. Il convient d’établir clairement les règles de l’interaction, d’en réfléchir les modalités, d’en éprouver au besoin les conditions.

Enfin la confiance dans la relation elle même. Il ne s’agit plus de surinvestir sa propre confiance ou d’accorder un crédit à l’autre mais bien de mettre en place une relation d’utilité réciproque afin de rendre un service de la façon la plus optimale. Cela ne me parait faisable qu’à deux conditions, cumulatives.

D’un part l’absence de remise en cause des finalités de l’action publique. L’intérêt général doit être le point central de la réflexion commune.

D’autre part, la capacité de chacun des acteurs à accepter sa propre remise en cause tant que la première condition est respectée. La question n’est plus de savoir qui produit du SP mais comment est produit ce SP et selon quelles finalités.

Actuellement en France, rares sont les expériences institutionnalisées d’interrogation des politiques publiques. C’est pourtant une pratique qui se développe en Europe, notamment en Angleterre au travers du SILK (Social Innovation Lab for Kent)  ou au Danemark avec le MindLab. L’idée de permettre la remise en cause intelligente et constructive des méthodes de travail, des modalités pratiques de production du Service public fait toutefois son chemin. La 27ème Région, initiative lancée par la FING, participe à cette réflexion. Le Nord pas de Calais, l’institution, a comme bien souvent accepté de jouer le jeu.

L’étape suivante sera encore plus décisive. Il ne s’agira plus nécessairement de re-designer le service public au travers d’une co-construction mais bien d’imaginer une co-production du SP. Une co-production parfois impulsée par l’institution, mais aussi parfois  seulement appuyée par l’institution.

A mon sens, la légitimité de la personne publique ne s’en trouvera pas remise en cause, mais au contraire renforcée. En optimisant les moyens pour produire du lien social et de la solidarité, en renouvelant les modalités concrètes de son intervention, elle redonnera toute sa place à la société civile tout en s’assurant de la sereine application du triptyque Liberté, Egalité, Fraternité.

Après tout confiance vient du latin confidere « confier ». C’est très probablement la preuve ultime de confiance que d’accepter au nom de sa finalité propre, de ne pas en être le seul producteur mais de permettre à d’autres de nous accompagner.