Prenez deux tranches de pain complet, c’est meilleur pour la santé, une tomate, préférez les « andines cornues » charnues, goûteuses et pas aqueuses comme les tomates espagnoles de milieu d’hiver, quelques rondelles d’oignons, une tranche de jambon, de Bayonne tant qu’à faire, un beurre demi-sel et une tranche de salade.

Vous voilà fin prêt(e) pour composer un sandwich équilibré, savoureux et pratique à emporter.

Si vous n’avez pas le temps de la slow food, empoignez 3.45€ et tendez les à votre caissière préférée. Si vous n’aimez pas les gens, vous pouvez aussi choisir ces anonymes caisses enregistreuses à scan manuel lesquelles ne vous gratifieront pas de ce regard plein de jugement qui dit « des calories, direct dans la bedaine mon bon monsieur ».

Jusque là vous pouvez imaginer que l’insondable complexité de l’âme humaine n’est que difficilement palpable et vous êtes légitimement en train de songer à vous faire rembourser votre venue sur ce site. Lequel est d’accès gratuit, ne pleurez pas, le client est roi mais rien ne lui sera remboursé sur ce coup là.

Bref.

Jeudi midi, ligne H en direction de Pontoise, un homme pose son séant sur la banquette confortable d’un petit gris, juste en face de moi. Dans sa main, un sandwich triangle dans sa petite boite plastique. La civilisation part peut être en cacahouète mais l’occident chrétien a quand même produit ce modèle de praticité qu’est le sandwich triangle dans sa boite plastique. Une opercule à soulever, une saisie simplifiée par la densité dudit triangle, la sauce faisant habituellement office de ciment à la chaux entre la tranche de jambon et le morceau de gruyère, et même une assiette ramasse miette en forme de triangle (la boite).

Que pensez vous qu’il advint ?

Le monsieur, d’un certain âge mais pas assez âgé pour laisser deviner les premiers stigmates d’un alhzeimer précoce, ouvre l’opercule à moitié. Vous me direz qu’il fait preuve d’une prudence peu commune, si le jambon était encore vivant, cela limite fort raisonnablement le risque de se voir étouffer par une attaque fulgurante.

Mais si les concepteurs de la boite en plastique – dont on devine qu’ils sont des excellents designers de produit – ont prévu une ouverture totale, c’est à l’évidence qu’il est extrêmement complexe de sortir un sandwich en entier d’une ouverture encore à moitié condamnée.

Ce gentil monsieur – qui commençait sérieusement à m’intriguer – s’évertua pourtant à tenter d’extraire son sandwich par ladite demi-ouverture et n’arriva malgré tous ses louables efforts, qu’à le mettre en pièce, se collant de la mayonnaise partout sur les doigts et s’essuyant ensuite dans sa chemise.

Loin de moi l’idée de juger négativement la constance et la générosité dans l’effort dont a fait preuve mon voisin, je trouve particulièrement estimable le fait de ne pas se décourager.

Mais entre nous, par quels détours sournois de l’esprit en est-on arrivé à une situation où un objet-aliment prévu pour être le summum du pratique s’est retrouvé, avec méthode et acharnement, détourné de sa destinée pour finalement se voir privé de son essence même ? Son essence étant d’être pratique, pour le conatus gustatif vous auriez choisi le sandwich « home made » au Bayonne. Ce qui ne dit pas si Spinoza aurait préféré le Bayonne ou le Parme.